La Sorbonne en Bretagne

« Comment définir l’Arcouest à ceux qui ne le connaissent pas ? Ce n’est pas seulement un lieu de villégiature agréable merveilleusement situé, vis-à-vis d’un panorama d’îles innombrables, où, à la suite de la découverte du site par deux voyageurs, sac au dos, qui s’y sont fait construire des maisons, Charles Seignobos et Louis Lapicque, une impressionnante quantité d’intellectuels se retrouvent chaque année.

Au point que l’endroit deviendra célèbre, à la façon d’un Montparnasse maritime de célébrités, puisqu’il comptera parmi ses habitués trois prix Nobel, des mathématiciens mondialement connus, des savants et des hommes politiques français et étrangers, qui pèseront dans la destinée des peuples, des artistes en divers genres, dont les noms seront dans toutes les bouches.

Ce n’est pas non plus parce que la vie quotidienne, les navigations et les jeux y apportent une joie simple et facile. Non. L’Arcouest, c’est une sorte de royaume sans roi, clos sur ses traditions, animé par un seul être qui rayonne en son centre : Charles Seignobos. (Camille Marbo)

L’amitié

Au début du siècle dernier, une petite communauté de professeurs à la Sorbonne s’installe pour les vacances à l’Arcouest, hameau de la commune de Ploubazlanec situé face à l’île de Bréhat, tout près de Paimpol. Les premiers arrivés sont l’historien Charles SEIGNOBOS, le physiologiste Louis LAPICQUE et le frère de ce dernier, Auguste, qui a fait fortune en Indochine. Ils sont peu à peu rejoints par des confrères et des amis : le mathématicien Émile BOREL, accompagné de son épouse, l’écrivain Camille MARBO, fille de Paul Appell, doyen de la faculté des sciences de Paris, le géologue Charles MAURAIN, son épouse Jeanne, agrégée de mathématiques, et leur fils Jean, futur historien, puis les physiciens Jean PERRIN et Marie CURIE, le chimiste Victor AUGER, les couples de médecins Stodel et Gricouroff, le biologiste Joseph MAGROU, le sinologue Édouard CHAVANNES, les historiens Georges PAGES et Albert METIN, l’historien de l’art Georges HUISMAN et bien d’autres encore.

Des maisons qu’aucune barrière ne sépare s’élèvent peu à peu sur des parcelles revendues par les frère Lapicque à leurs amis de Paris. La première est Roch ar Had , la « Roche aux lièvres » construite par Charles Lapicque qui y séjourne avec Seignobos. Après le mariage de son ami, l’historien fait édifier en 1910 Taschen Bihan. Marie Curie, qui a d’abord été locataire, construit la sienne en 1925, et sa renommée est telle que la mairie de Ploubazlanec édite une carte postale représentant la « propriété de Madame Curie ». Ti Yann, vaste demeure construite par Jean Perrin grâce à l’argent du prix Nobel de 1926, n’a pas droit à un tel honneur. Elle devient pourtant la seconde maison-hôte de l’Arcouest, après celle de Seignobos. L’historien exerce une large hospitalité. Il accueille chaque été les arrivants et promène les dames sur son cotre qu’il a baptisé Églantine ? Emblème de la Ligue des droits de l’homme. Il organise des soirées au moins une fois par semaine. Durant l’été 1914, c’est lui qui rassure et regroupe la petite communauté, en particulier les deux filles de Marie Curie, Irène et Ève, alors que leur mère est restée à Paris.

À partir des années 1920 et jusqu’en 1939, une jeune génération succède à la première et, dans ce «curieux phalanstère» (Camille Marbo), des mariages se font, unissant un peu plus encore les familles. L’endogamie semble la règle dans une communauté qui prend des allures de clan ou de tribu avec ses us et ses règles et une méfiance grandissante vis-à-vis des étrangers de passage. Irène Curie se distingue en épousant, en 1926, un jeune physicien extérieur au groupe, mais qui travaille dans le laboratoire de sa mère depuis deux ans. Tout en préservant sa singularité ? Il choisit de faire « bateau à part » ?, Frédéric Joliot ne tarde pas à s’intégrer à une communauté dont il partage les goûts et les convictions.

Cette villégiature originale, qui compte quatre prix Nobel : Marie Curie, Jean Perrin, Irène et Frédéric Joliot-Curie, attire, dans les années 1930, l’attention des journalistes qui la surnomment « Sorbonne-Plage » ou « Fort la Science ». Des articles abondamment illustrés paraissent dans Vu en 1930 et dans Match en 1939, le dernier article paraîtra dans Elle en 1956, sous la plume d’Henriette Pierrot, elle aussi familière de l’Arcouest, à l’occasion de la mort d’Irène Curie. La légende de l’Arcouest est née. Ève Curie en dresse un tableau idyllique dans le livre qu’elle consacre à sa mère en 1938 : Notre aîné, Charles Seignobos, nous donnait la leçon la plus haute et la plus discrète. Sans se proclamer le champion de théories ou de doctrines, ce vieil homme libéral avait fait de son bien le bien de tous. La maison-à-la-porte-ouverte, le yacht Églantine, les canots lui appartenaient? mais personne moins que lui en était le propriétaire. Et lorsque, dans sa demeure illuminée de lampions, se donnait un bal, l’accordéon qui jouait polkas, lanciers et « dérobées » locales faisait tournoyer en couples mêlés les domestiques et les patrons, les membres de l’Institut et les filles de cultivateurs, les marins bretons et les Parisiennes.

Extérieur au « phalanstère » dont il ne partage pas les idées, l’écrivain Rosny jeune, qui a racheté la maison construite en 1906 par l’affichiste Jules Chéret, décrit lui aussi, dans L’Erreur amoureuse d’Anne de Bretagne , la vie de cette villégiature d’exception : D’ailleurs de nombreux Parisiens étaient accourus de Bréhat et de l’Arcouest, des hommes de lettres, des artistes, des savants, des professeurs de faculté. Le poète Haraucourt y côtoyait l’historien Seignobos et Jean Perrin, récent prix Nobel, y dressait une silhouette dont venaient attester la beauté, retrouvée à travers les âges, deux jolis petits garçons bouclés, délicieux enfants de sa fille Aline et de Charles Lapicque, peintres délicats, et aussi les fils de Mme Francis Perrin, anges aux fronts auréolés de cheveux blonds. Tout ce monde, arrivé sur la barque de Seignobos, l’Églantine, ou sur celle de Louis Lapicque, l’Axone, s’amusait beaucoup?

L’hôtel Barbu et la pension Chevoir reçoivent dans le même temps de nombreux artistes tels Paul Signac, Henri Rivière, l’affichiste anarchiste Jules Grandjouan, dont la fille épouse le fils de Paul Langevin, le sculpteur Cecil Howard ou le décorateur Jacques Adnet. En marge de la communauté des savants, la maison à colonnades construite à la pointe de l’Arcouest par l’industriel Eugène Schueller, créateur de L’Oréal, paraît prétentieuse, de même que son yacht l’Edelweiss semble trop luxueux; autre faute de goût : le terrain est clos. Schueller est pourtant un ancien élève de Victor Auger et Frédéric Joliot le rencontre parfois au cours de régates ; le fossé se creuse évidemment après les années noires de l’Occupation.

La politique

Les convictions politiques marquées à gauche de ses membres constituent le ciment de cette villégiature de sorbonnards et de normaliens. Les premiers Arcouestiens ont en commun leur engagement dreyfusard, leur intérêt pour l’éducation populaire, leur pacifisme enfin. Ils sont radicaux-socialistes ou socialistes tels Émile Borel, ministre de la Marine pendant le Cartel des gauches, Jules-Louis Breton, député du Cher, ou Albert Métin, député du Doubs et créateur du ministère du Travail en 1906. On ne trouve pas de catholiques parmi eux mais plusieurs protestants « sociologiques » : Charles Seignobos, Émile Borel, Édouard Chavannes, Georges Pagès et plus tard Frédéric Joliot dont la mère est d’origine alsacienne. Tous sont attachés au combat laïque, voire franchement anticléricaux : chaque été, ils assistent ostensiblement à la fête de l’école publique de Ploubalzanec et, le 22 juillet 1914, une carte postale de la jeune Irène Curie à sa mère déplore la « superstition bretonne » telle qu’elle se manifeste dans une procession en l’honneur de sainte Anne. Dans les années qui précèdent la Grande Guerre, Louis Lapicque et Charles Seignobos encouragent l’installation, dans une ferme voisine, d’un petit groupe, issu des universités populaires, formé d’ouvriers du faubourg Saint-Antoine et des Gobelins. En 1930, enfin, les Perrin et les Joliot-Curie sont à l’origine de l’Union rationaliste, dont la fille d’Irène Joliot-Curie, Hélène Langevin, est l’actuelle présidente.Membre de la Commission de coopération intellectuelle de la SDN, Marie Curie se tient en retrait de la politique active. En 1927 cependant, elle répond favorablement à une requête de sa fille la priant, au nom de son opposition à la peine de mort, de signer la pétition en faveur des anarchistes Sacco et Vanzetti.

La politisation de l’Arcouest s’accentue dans les années 1930 et en particulier après le 6 février 1934 : de nombreux membres du groupe, dont Perrin et les Joliot-Curie, militent à la SFIO ; ils se retrouvent dans le Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA) créé en 1934, ils soutiennent le Front populaire au gouvernement duquel participent Georges Huisman, Irène Joliot-Curie puis Jean Perrin, qui lui succède au secrétariat d’État à la Recherche scientifique. La visite de Jean Zay en 1937 semble le couronnement de cet engagement. Jean Perrin préside le Cercle des nations, filiale française du Rassemblement universel pour la paix fondé à Genève en mai 1936 ; Frédéric Joliot, en tant que membre de ce Cercle, intervient au Rassemblement qui se tient à Londres l’année suivante. Pacifistes à l’origine, les jeunes gens de l’Arcouest, les Joliot-Curie en tête, sont cependant déçus par le refus du gouvernement de s’engager auprès des républicains espagnols et Joliot est un membre actif de l’Union des intellectuels français pour la justice, la liberté et la paix fondée en 1938 et fermement anti-munichoise.

La défaite disperse tout ce petit monde qui se retrouve à la Libération sans les grands anciens : Jean Perrin décédé aux États-Unis et Charles Seignobos mort en résidence surveillée à Ploubalzanec. Certains Arcouestiens ont été emprisonnés ou placés en résidence surveillée, tels Émile Borel, Louis Lapicque et Paul Langevin, et nombre d’entre eux se sont engagés dans la Résistance.

La belle unanimité d’avant-guerre, sans disparaître tout à fait sur le fond, s’estompe quelque peu durant les difficiles années qui voient la naissance de la Guerre froide. Frédéric Joliot a rejoint le Parti communiste pendant la guerre, il est le premier à signer l’Appel de Stockholm en faveur du désarmement nucléaire. Tous ne le suivent pas sur ce terrain mouvant où lui-même ne se sent pas toujours à l’aise, ainsi qu’en témoigne sa correspondance avec Irène : « Je me sens très seul. Attaqué à droite, attaqué à gauche [?] je travaille ferme à la pile [Zoe, la première pile atomique] et au labo. Ça au moins, ça restera pour les hommes en général»

Fort la Science est une citadelle compacte, exclusive. Les savants se voient entre eux. Des liens de famille s’établissent avec d’autant plus de facilités que la science se transmet de père en fils.

Contre vents et marées, les vacanciers de l’Arcouest conservent leur commune foi dans le progrès scientifique et la conviction qu’une recherche indépendante aussi bien du pouvoir politique que des puissances financières est nécessaire et réalisable.Lorsque Joliot est relevé de son poste de haut-commissaire, le 29 avril 1950, en raison de ses engagements politiques, c’est son ami Francis Perrin qui lui succède. Notons au passage que la mairie de Ploubazlanec, pour lui signifier son soutien, lui annonce, dans un télégramme daté du 2 mai, qu’elle l’a nommé « citoyen d’honneur ». Juste récompense pour un homme qui, dans un discours prononcé à Ploubazlanec le 4 août 1946, avait décrit l’Arcouest comme « un havre de bonheur où après chaque année d’un dur labeur je viens puiser des forces nouvelles ».La physique française, si prestigieuse durant tout le xxe siècle et au-delà, s’est en grande partie construite à l’Arcouest autour de ces quelques familles qui s’y retrouvaient chaque été après s’être beaucoup fréquentées à Paris pendant l’année scolaire : les Curie, les Joliot, les Perrin, les Langevin, les Lapicque, les Pagès et bien d’autres encore. Leurs descendants, dont le témoignage nous a été précieux, perpétuent la tradition en la renouvelant : c’est une autre histoire qu’il faudra peut-être écrire un jour.

Sacquin Michèle, « La Sorbonne en Bretagne », Revue de la BNF 2/2009 (n° 32)


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Source : prevision-meteo.ch

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